une sensibilité active et une sensibilité inerte, comme il y a une force vive et une force morte; une force vive qui se manifeste par la translation, une force morte qui se manifeste par la pression; une sensibilité active qui se caractérise par certaines actions, remarquables dans l'animal et peut-être dans la plante; et une sensibilité inerte dont on serait assuré par le passage à l'état de sensibilité active
phénomène qui, s'il s'observe entre des cordes sonores, inertes et séparées doit à plus forte raison avoir lieu entre des points vivants et liés, entre des fibres continues et sensibles
il est en même temps le musicien et I'instrument : comme sensible, il a la conscience momentanée du son qu'il rend; comme animal, il en a la mémoire : cette faculté organique, en liant les sons en lui-même, y produit et conserve la mélodie.
Supposez au clavecin de la sensibilité et de la mémoire, et dites-moi, ajoute Diderot, s'il ne saura pas, s'il ne se répétera pas de lui-même les airs que vous aurez exécutés sur ses touches. Nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire : nos sens sont autant de touches qui sont pincées par la nature qui nous environne, et qui se pincent souvent elles-mêmes: et voici, à mon jugement, tout ce qui se passe dans un clavecin organisé, comme vous et moi.
sa touche au dedans ou au dehors de l'instrument, une sensation qui naît de cette impression; une sensation qui dure, car il est impossible d'imaginer qu'elle se fasse et qu'elle s'éteigne dans un instant indivisible : une autre im pression qui lui succède et qui a pareillement sa cause au dedans ou au dehors de l'animal; une seconde sensation et des voix qui les désignent par des sons naturels ou conventionnels
Un animal étant un instrument sensible, parfaitement semblable à un autre, doué de la même conformation, monté des mêmes cordes, pincé de la même manière, par la joie, par la douleur, par la faim, par la soif, par la colique, par l'admiration,
par l'effroi, il est impossible qu'au pôle et sous la ligne il rende des sons différents : aussi trouverez-vous les interjections à peu près les mêmes dans toutes les langues mortes et vivantes. Il faut tirer du besoin et de la proximité l'origine des sons conventionnels. L'instrument sensible ou l'animal a éprouvé qu'en rendant tel son, il s'ensuivait tel effet hors de lui; que d'autres instruments sensibles pareils à lui, ou d'autres animaux semblables s'approchaient, s'éloignaient, demandaient, offraient, blessaient, caressaient, et ces effets se sont liés dans sa mémoire et dans celle des autres à la formation de ces sons, etc.
Diderot se sert d'un beau phénomène, celui de l'œuf, dont il suit les développements successifs dans les différents périodes de l'incubation, pour établir sur des faits sa nouvelle théorie,
avec une matière inerte, de la chaleur et du mouvement, on obtient de la sensibilité, de la vie, de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée, etc etc
Comment: NB Naigeon has slightly reworked the syntaxSource traced to RDA by Motoichi Terada, 'Annexe', in his edition of the Eléments de physiologie, p.520, note 22
MVOD 240
240rda141a
celui qui ne connaît l'homme que sous la forme qu'il nous présente en naissant, n'en a pas la moindre idée
Comment: Naigeon introducing the italicisation here
MVOD 241
241rda118a
comme une goutte de mercure se fond dans une autre goutte de mercure, une molécule sensible et vivante se fond dans une molécule sensible et vivante; d'abord il y avait deux gouttes, après le contact il n'y en a plus qu'une; avant l'assimilation il y avait deux molécules, après l'assimilation il n'y en a plus qu'une; la sensibilité devient commune à la masse commune
le contact de deux molécules homogènes, parfaitement homogènes, forme la continuité, et c'est le cas de l'union, de la cohésion, de la combinaison, de l'identité1 la plus complète qu'on puisse imaginer
continues; entre ce nouvel état de la grappe et son état précédent, il y a certainement une différence marquée; et quelle peut être cette différence, sinon qu'à présent c'est un tout, un animal, un; et qu'auparavant ce n'était qu'un assemblage d'animaux.
qui expliquent la formation de l'homme ou de l'animal en général, par l'apposition successive de plusieurs molécules sensibles. Chaque molécule sensible avait son soi avant l'application; mais comment l'a t-elle perdu, et comment de toutes ces pertes en est-il résulté la conscience d'un tout
Comment: Bordeu says "son moi" rather than "son soi". Also note the re-quotation of "apposition successive" (also above, MVOD 240)
MVOD 248
248rda01b
Imaginez, dit Bordeu, ou Diderot dont il est ici l'interprète, une araignée au centre de sa toile; agitez un fil, et vous verrez l'animal alerte accourir : eh bien, si les fils que l'insecte tire de ses intestins et y rappelle quand il lui plaît, faisaient partie sensible de lui-même
Comment: NB "dit Bordeu, ou Diderot dont il est ici l'interprète"! The speaker is Lespinasse, whose voice Naigeon erases here as elsewhere.
MVOD 248
248rda01c
dans un coin de notre tête, celui, par exemple, qu'on appelle les méninges, un ou plusieurs points où se rapportent toutes les sensations excitées sur la longueur des fils
ses nerfs, ses membranes, ne sont, à proprement parler, que les développements grossiers d'un réseau qui se forme, s'accroît, s'étend, jette une multitude de fils imperceptibles
chacun des brins du faisceau de fils se transforme, par la seule nutrition et par sa conformation, en un organe particulier. Un brin formant une oreille, donne naissance à une espèce de toucher que nous appelons bruit ou son; un autre formant le palais, donne naissance à une seconde espèce de toucher que nous appelons saveur; un troisième formant le nez et le tapissant, donne naissance à une troisième espèce de toucher que nous appelons odeur;
Comment: This clause formed from a Lespinasse question and Bordeu answer
MVOD 249
249rda01g
qu'il n'y a pas autant de différence entre les sensations excitées par leur moyen, qu'il y en a entre les sensations excitées par le moyen des autres organes
Si cette infinie diversité de touchers n'existait pas, on saurait qu'on éprouve du plaisir et de la douleur, mais on ne saurait où les rapporter; il faudrait le secours de la vue; ce ne serait plus une affaire de sensation, ce serait une affaire d'expérience et d'observation
quand je dirais: J'ai mal au doigt; si l'on me demandait pourquoi j'assure que c'est au doigt que j'ai mal, il faudrait que je répondisse, non pas que je le sens, mais que je sens du mal, et que je vois que mon doigt est malade
et l'anatomiste qui disséquera ce monstre, ne lui trouvera, comme l'expérience l'a constaté, qu'un filet optique. Si l'on supprime le brin qui doit former le nez, l'oreille, etc., l'animal sera sans nez, sans oreilles, ou n'en aura qu'une; et l'anatomiste ne trouvera de même dans la dissection ni les filets olfactifs, ni les filets auditifs, ou ne trouvera qu'un de ceux-ci
quelques uns des brins du faisceau, et l'animal aura deux têtes1 , quatre yeux, quatre oreilles, trois pieds, quatre bras, six doigts à chaque main : il dérange les brins du faisceau, et les organes seront déplacés, les poumons seront à gauche, le cœur à droite : il colle ensemble deux brins, et les organes se confondront, les bras s'attacheront au corps, les
Pourquoi suis-je tel? C'est qu'il a fallu que je fusse tel.... Ici, oui. Mais ailleurs? au Pôle? mais sous la Ligne? mais dans Saturne? Si une distance de quelques milliers de lieues change mon espèce, que ne fera point l'intervalle de quelques milliers de diamètres terrestres
Je suis donc tel, parce qu'il a fallu que je fusse tel. Changez le tout, vous me changez nécessairement.... Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces
Tout animal est plus ou moins homme, tout minéral est plus ou moins plante; toute plante est plus ou moins animal2 . Il n'y a rien de précis en nature. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins air, plus ou moins feu, plus ou moins d'un règne3 ou d'un autre. Donc rien n'est de
l'essence d'un être particulier, puisqu'il n'y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant, et que c'est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre.... Et vous parlez d'individus, pauvres philosophes; laissez là vos individus
Comment: Dieckmann's 1938 article starts its analysis here. ‘J.-A. Naigeon’s Analysis of Diderot’s Rêve de d’Alembert’, Modern Language Notes, 53.7 (1938), 479–86.
MVOD 256
256rda01c
Que voulez-vous donc dire avec vos individus? Il n'y en a point. Il n'y a qu'un seul grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle; mais quand vous donnerez le nom d'individu à cette partie du tout, c'est par un concept aussi faux que si dans un oiseau vous donniez le nom d'individu à l'aile, etc.
Comment: This reminds us of Bichat's famous definition of life as being "l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort" (Recherches physiologiques sur la vie et la mort (1800)
MVOD 257
257rda01b
Qu'est-ce qu'un être?... La somme d'un certain nombre de tendances.
Et les espèces? Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre. Et la vie ? La vie, une suite d'actions et de réactions. Vivant, j'agis et je réagis en masse; mort, j'agis et je réagis en molécules.
Qui sait si ce bipède déformé, qui n'a que quatre pieds de hauteur, qu'on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n'est pas l'image d'une espèce qui passe? Qui sait s'il n'en est pas ainsi de toutes les
Si l'homme ne se résout pas en une infinité d'hommes, il se résout du moins en une infinité d'animalcules dont il est impossible de prévoir les métamorphoses et l'organisation future et dernière. Qui sait si ce n'est pas la première d'une seconde génération d'êtres, séparée de celle-ci par un intervalle incompréhensible de siècles et de développements successifs
Comment: "la première d'une seconde génération" is, in SP and V: pépinière, as in nursery. Naigeon had not mis-read this: the ms (f.144) has pépinière, so the mistake crept in at the printing stage.
MVOD 258
258rda01c
Peut-être faut-il pour renouveler les espèces dix fois plus de temps qu'il n'en est accordé à leur durée
Tout change; tout passe; il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin; il n'en a jamais eu d'autre et il n'en aura jamais d'autre. Dans cet immense océan de matière, pas une molécule qui ressemble à une molécule; pas une molécule qui se ressemble à elle-même un instant.
les sensations de l'animal sont quelquefois si liées, si suivies, que l'homme éveillé n'aurait ni plus de raison, ni plus d'éloquence, ni plus d'imagination
que le faisceau de fils constitue la différence originelle et première de toutes les espèces d'animaux, et que les variétés du faisceau d'une espèce font toutes les variétés monstrueuses de cette espèce
qu'à travers toutes les vicissitudes que l'animal subit dans le cours de sa durée, et n'ayant peut-être pas aujourd'hui une des molécules qu'il apporta en naissant
dérangeant l'origine du faisceau on change l'animal qui semble être là tout entier, tantôt dominant les ramifications; tantôt dominé par elles; alternativement
qu'elle ne peut être que dans un endroit, au centre commun de toutes les sensations; là où est la mémoire, là où se font les comparaisons. Chaque brin du faisceau n'est susceptible que d'un certain nombre déterminé d'impressions, de sensations successives, isolées, sans mémoire; l'origine est susceptible de toutes, elle en est le registre, elle en garde la mémoire ou une sensation continue, et l'animal est entraîné, dès sa formation première, à s'y rapporter soi, à s'y fixer tout entier, à y exister
La propriété du centre; le sens spécifique de l'origine du réseau, comme la vue est la propriété de l'œil: et il n'est pas plus étonnant que la mémoire ne soit pas dans l'oreille.
vement aux branches? De là les poètes et les artistes, les gens à imagination, les hommes pusillanimes, les enthousiastes, les fous. Trop faible? De là ce que nous appelons les brutes, les bêtes féroces. Le système entier lâche, mou, sans énergie? De là les imbéciles. Le système entier énergique, d'accord bien ordonné? De là les bons penseurs, les philosophes, les sages
Selon la branche tyrannique qui prédomine, l'instinct qui se diversifie dans les animaux; le génie qui se diversifie dans les hommes. Le chien a l'odorat; le poisson, l'ouïe; l'aigle, la vue. D'Alembert est géomètre, Vaucanson machiniste, Piccini musicien, Voltaire poète; effet varié d'un brin du faisceau plus vigoureux qu'aucun autre, et que le brin semblable dans les êtres de leur espèce
un état de l'animal où il n'y a plus d'ensemble, tout concert, toute subordination cesse. Le maître est abandonné à la discrétion de ses vassaux et à l'énergie effrénée de sa propre activité
Le fil optique s'est il agité? L'origine du réseau voit; il entend, si c'est le fil auditif qui le sollicite. L'action et la réaction sont les seules choses qui subsistent entre eux : c'est une conséquence de la propriété centrale, de la loi de continuité et de l'habitude
Dans la veille, le réseau obéit aux impressions de l'objet extérieur; dans le sommeil, c'est de l'exercice de sa propre sensibilité qu'émane tout ce qui se passe en lui. Il n'y a point de distraction dans le rêve, de là sa vivacité; c'est presque toujours la suite d'un éréthisme, un accès passager de maladie; l'origine du réseau y est alternativement active et passive d'une infinité de manières, de là son désordre. Les concepts y sont quelquefois aussi liés, aussi distincts que dans l'animal exposé au spectacle de la nature;
de là sa sévérité; de là l'impossibilité de le distinguer de l'état de veille: nulle probabilité de l'un de ces états, plutôt que de l'autre : nul moyen de reconnaître l'erreur que par l'expérience
La même que celle de l'homme qui veille. La dernière impulsion du desir ou de l'aversion, le dernier résultat de tout ce qu'on a été depuis sa naissance jusqu'au moment où l'on est; et il est impossible à l'esprit le plus délié d'y apercevoir la moindre différence
est-ce qu'on veut de soi-même? La volonté naît toujours de quelque motif intérieur ou extérieur, de quelque impression présente, de quelque projet dans l'avenir.
par une suite d'opérations purement mécaniques, on réduirait le premier génie de l'univers à une masse de chair inorganisée, à laquelle on ne laisserait que la vie et la sensibilité
L'un de ces deux phénomènes consisterait à mutiler l'écheveau primitif d'un certain nombre de ces brins, et à bien brouiller le reste; et le phénomène inverse, à restituer à l'écheveau les brins qu'on en aurait détachés, et à abandonner le tout à un heureux développement
Le spectacle d'une scène, d'un objet, monte nécessairement l'instrument sensible d'une certaine manière; il se remonte ou de lui même, ou il est remonté par quelque cause étrangère: alors il frémit au dedans, ou il résonne au dehors. Il se recorde en silence les impressions qu'il a reçues, ou il les fait éclater par des sons convenus
il n'y en a point; il n'y a que des réticences habituelles, des ellipses qui rendent les propositions plus générales, et le langage plus rapide et plus commode. Ce sont les signes du langage qui ont donné naissance aux sciences abstraites. Une qualité commune à plusieurs actions, a engendré les mots vice et vertu; une qualité commune à plusieurs êtres, a engendré les mots laideur et beauté, et ainsi des autres. On a dit un homme, un cheval, deux animaux, ensuite on a dit un, deux, trois, et toute la suite des nombres a pris naissance : on n'a nulle idée d'un mot abstrait. On a remarqué dans tous les corps trois dimensions, la longueur, la largeur, la profondeur; on s'est occupé de chacune de ces dimensions; et de là toutes les sciences mathématiques. Toute abstraction n'est qu'un signe vide d'idées; toute science abstraite n'est qu'une combinaison de signes. On a exclu l'idée en séparant le signe de l'objet physique; et ce n'est qu'en rattachant le signe à l'objet physique que la science redevient une science d'idées. De là le besoin si fréquent dans la conversation, dans les ouvrages, d'en venir à des exemples. Lorsqu'après une longue combinaison de signes, vous demandez un exemple, vous n'exigez autre chose de l'homme qui parle sinon de donner du corps, de la forme, de la réalité, de l'idée, au bruit successif de ses accents, en y appliquant des sensations éprouvées